Poème Léopold Sedar SENGHOR

Régénération
Sous le pagne lisse du ciel d’été,
Le soleil a saccagé
Le velours vert des jours d’enfance.
Et les grêles, les orages
Ont déchaîne la fureur de leurs bandes barbares.
Dans la plaine où soupire le silence
Affaissé, les cigale tout ivre de sang
Trompètent mes défaites.
Qu’ils dorment les morts d’hier !
Dans tes yeux de fraîcheur et d’aube,
Parfumés de l’odeur d’automne,
A reverdi mon idéal régénéré,
Je veux, sous les étendards de tes cils, bercé
Par la flûte matinale des pelouses tendres,
Dormir en attendant quel grand réveil sanglant !

Spleen
Je veux assoupir ton cafard, mon amours,
Et l’endormir
Te murmurer ce vieil air de blues
Pour l’endormir.
C’est un blues mélancolique,
Un blues nostalgiques,
Un blues indolent
Et lent.
Ce sont les regards des vierges couleur d’ailleurs,
L’indolence dolente des crépuscules.
C’est la savane pleurant au clair de lune,
Je dis le long solo d’une longue mélopée.
C’est un blues mélancolique,
Un lues nostalgiques,
Un blues indolent
Et lent.

A la Négresse blonde
Et puis tu es venue par l’aube douce,
Parée de tes yeux de prés verts
Que jonchent l’or et les feuilles d’automne.
Tu as pris ma tête
Dans tes mains délicates de fée,
Tu m’as embrassé sur le front
Et je me suis reposé au creux
De ton épaule,
Mon amie, mon amie, ô mon amie !

A une Antillaise
Princière tes mains sous les chaînes,
Aérienne ta grâce légère,
Plus fine, plus fière la combure de tes reins.
Le soleil qui viole les mornes roues,
Le soleil, qui enivre de sueur choque heur
Des quinze heures qui e rivent au sol chaque jour,
Mûrit ton cœur riche de sucs
Pour les combats conscients du futur.
Et penché une fois au bord de tes yeux
Ouverts comme des palais ombreux, j’ai vu
Surgir la fierté triomphante des vieux Guélwars.

Printemps de Touraine
Mais moi
Plus faux qu’une maîtresse je te sais,
Printemps de Touraine.
Tu n’es qu’une pâle jeune fille
Aux yeux d’émail bleus,
Aux poignets de lait blanc.
Tu ne saurais résister à une seule torsion de ma main,
A une seule petite lame du raz de marée
Qui flue en mes veines, emportant digues, troupeaux et villages.
Printemps de Touraine
Je suis un sauvage, un Violent.
Printemps de Touraine
Laisse-moi dormir.
On ne badine pas avec le Nègre.

Émeute à Harlem
Et je me suis réveillé un matin
De mon sommeil opiniâtre et muet,
Joyeux, aux son d’un jazz aérien,
Ils ont débandé les plaies de leur monde gangrené.
Et lors, j’ai vu leurs turpitudes
Sous le velours et la soie fine.
J’ai voulu avaler ma salive,
Je n’ai pu.
Ma tête est une chaudière bouillante
D’alcool,
Une usine à révoltes
Montée par de longs siècles de patience.
Il me faut des chocs, des cris, du sang,
Des morts !

Fidélité
Non, je n’ai point fêlé mon vase d’or,
Tes yeux font délirer toujours comme un vin de palme nouveau.
La terre n’a rien bu de mon amour.
Sur les roniers, sentinelles à l’aube,
Tamiers et tourterelles
Roucoulent l’appel aux libations quotidiennes.
Les jours ont avalé les nuits,
Les saisons sèches ont but Niger et Gambie,
Des hordes de baisers farouches
Assiègent depuis longtemps ma puissante Tombouctou.
Mais ton parfum, qui reste frais, brise
Pour moi seul son flacon au lever.
Et dans l’ivresse, je sacrifie
Après l’ablution à la fontaine claire.

Je viendrai
Je viendrai, mon Seigneur élancé,
Je viendrai,
Toute fervente et frémissante de ma longue attente
Et bientôt toute engourdie de bonheur.
Je viendrai, mon ami,
Je viendrai,
Je vois tes gestes, je vois tes yeux.
Je me laisserai submerger sous tes caresses
Profondes.
Je viendrai, mon Aimé,
Je viendrai.
Je toucherai tes mains fortes et fines,
Tes paupières lourdes,
Et je serai la proie de ta bouche violente.
Je viendrai, mon Sadio,
Je viendrai,
Ton amour m’est chose si time, si dense,
Que je le sens en moi net comme couteau de jet,
Mai mêlé à mon moi,
Mais confondu désormais avec le sang de mes veines.

Les Légions
Des légions d’ailes fauves se sont abattues
Sur moi, dru,
En bataillons serrés.
Des légions de sauterelles
Ont dévasté le jardin
De mon bonheur païen.
Une brume magicienne
L’avait refleuri de l’eau de sa rosée
Quand l’incendie de brousse
Passa consumant tout.
Une mélopée parfois,
Un cœur sauvage le soir
Jaillit du fond de mon enfance
Et tombe ruisselant.
Par fois une pensé fille de mon amour
Me verse quelques gouttes fraîches.
Et je marche en ma saison sèche, barrissant
Aux fleuves débordés d’un hivernage enivrant.
Nuit blanche
Voici la nuit,
Cris et colères,
La nuit
Bourreau des dormeurs éveillés,
Des martyrs brûlant sur leur lit d’idéal.
J’étouffe aux sables des problèmes mouvants,
Je délire aux générosités d’or, mirages
De palais fleuris dans les oasis vertes.
Puis rejeté dans la fournaise des angoisses,
Je sens l’odeur de ma chair qui rôtit dans un quartier de gazelle,
J’entends mes poumons se froisser au souffle desséchant du Vent d’Est.
Heureux si la fée des solutions,
A la lucidité de l’aube,
Me fait boire à sa gourde de fructueuse fatigue
Ayant séché sur mon front la sueur des cauchemars
Et me fait dormir au pied des dakhars
Sous les caresses et la brise marine
De la sérénité matinale.
Léopold Sedar Senghor